2.1.4 Virtualité et actualité, le couple du réel
L'Un se démultiplie et nous montrons ici les figures essentielles de ce déploiement. Les formes sont élastiques et d'autant plus variées qu'elles combinent de nombreux principes, ce qui nous oblige à admettre que la complexité est l'âme de la Manifestation, comme la simplicité est celle de l'Ordre supérieur, constitué de pouvoirs faibles en nombre. Les modes opératoires primordiaux, comme la structure (assemblage), le seuil (changement de qualité), le mélange (entrelacement de structures), la bifurcation et la transmutation (modification des finalités), et enfin le cycle (croissance, apothéose, terme) apparaîtront comme les manœuvres essentielles qui assurent une production homogène à travers l'équilibre — c'est-à-dire la proportion.
Enfin, la base, rarement prise en défaut, est constituée par l'alternance, soit le revirement de l'action et du repos, de l'aller et du retour (feedback), du désir et de la satiété, revirement qui gagne les plans subtils avec l'identification et la différenciation, le doute et la certitude, la question et la réponse, l'atermoiement et la décision. Il s'agit du souverain métier à tisser, dont la vision pérenne caractérise quelques très anciennes traditions, dont celle du taoïsme avec le yin et le yang, auxquelles toutes les réalités peuvent être ramenées dans une proportion quelconque.
Des sauts évolutifs, des seuilspar exemple, le changement d'état (fluide, liquide, solide) obtenu par compression, dilatation, température etc, le modèle le plus simple., des déterminations invariables, des virtualités élastiques, tout cela se combine sans arrêt et nous ne sommes qu'à l'aube de la compréhension du Tout qui s'exprime. Car tout emplit le même espace sans aucune séparation, une évolution anime le minéral, le végétal, l'animal, mais les règnes n'évoluent pas à la même vitesse, de toute façon très lente par rapport à une génération humaine. Mais le progrès s'effectue, si l'on fait intervenir l'être psychique — l'âme, comme évoluteur, comme principe conscient, susceptible d'utiliser plusieurs existences pour participer à l'expérience de la conscience, et de cumuler ainsi l'apprentissage de chaque vie nouvelle avec la résultante des précédentes, bien que ce cumul puisse être envisagé plutôt comme une soustraction, un dévoilement vers le diamant qui perd sa gangue, que telle une acquisition de pouvoirs supérieurs. La perception extérieure renvoie à l'ascèse proprement dite, finit par fonder le sujet dans le cosmos en lui réfléchissant ses limites, mais certaines lois sont similaires à l'intérieur, dans le moi, et à l'extérieur. Le sujet est enchevêtré dans plusieurs moi — comme le non-moi est constitué d'une cascade de principes qui se subdivisent à travers des formes de plus en plus précises et complexes.
L'évolution transforme l'organisation des objets où elle s'écoule (espèces animales et humaine en voie d'évolution par exemple) en tenant compte, selon des critères que notre Intellect peine encore à détecter, d'un nombre de paramètres infini combinés pour une meilleure adéquation perpétuelle. Dans cette mesure l'intelligence est simultanément conscience et énergie. Elle possède donc des stratégies antagonistes et simultanées de perpétuation et d'innovation ou de conservation et d'élimination — ce que nous trouvons en toute correspondance dans le fonctionnement même de notre esprit, possédé par le libre arbitre et les indéterminations qui imposent des options dans tous les secteurs de l'existence. Nous reprendrons ce thème au cours de l'exposé, pour tâcher de démontrer que l'alternative est le principe de toutes choses, en tout cas sur la Terre, et que la figuration du yin et du yang en est l'illustration. Une évolution perpétuelle anime l'univers — en tout cas dans le cadre des existences animées — et cette évolution ne peut être niée, bien que nous n'entendions pas par là cautionner la thèse de Darwin, qui ne montre que l'aspect yang du mouvement, la sélection par la force défensive, alors que le côté yin révèle la collaboration homogène des espèces entre elles, qui, loin de chercher à s'éliminer, mettent en œuvre le partage du territoire pour profiter de la présence des autres, alliées, prédatrices ou proies — dans un équilibre démographique exemplaire. Il ne s'agit pas pour le moment de prétendre que nous avons la possibilité de juger en quoi cette évolution est meilleure que les stades qu'elle a déjà traversés.
Au contraire, l'on peut se sentir totalement démuni devant l'urgence de la conscience subjective et rêver quelque temps du bonheur automatique de l'oiseau ou du cheval, du félin ou de la plante. On pourrait tout aussi bien décider que le mental anonyme, inféodé aux passions et aux opinions toutes faites, constitue l'apothéose de la création et se contenter ainsi d'une intelligence empirique et conventionnelle — contingente, rachetant les chagrins et la médiocrité par les plaisirs cultivés, les joies passagères et les satisfactions relationnelles. Pour certains idéologues, il ne faut pas toucher à cet ordre, et nous savons alors les valeurs qui en découlent, la colère meurtrière sera cautionnée par le sens de la justice, l'autoritarisme rétrograde par la transmission des valeurs morales, l'assujettissement de l'autre ou de la femme par le culte de la souveraineté décisionnelle masculine, l'intégrisme politique ou religieux par le respect inconditionnel du passé et de la mémoire.
Mais d'autres états de conscience existent en amont, ceux qui élargissent considérablement les perceptions physique, vitale et mentale, et projettent donc l'individu dans des champs énergétiques beaucoup plus larges et plus profonds que ceux auxquels la conscience ordinaire parvient. Là, le passé n'est plus sacré. Ce sont d'ailleurs les descriptions de ces champs subtils (ainsi que la représentation même de leur nécessité) qui permettent d'édifier depuis si longtemps les religions aussi bien que les pratiques spirituelles, qui vont à l'encontre des habitudes de pensée et comportements. L'intelligence recherche perpétuellement les transformations possibles favorables à une meilleure adaptation du sujet à son milieu, et sa manifestation pour l'homme est donc tributaire de chacun, puisque la conscience du volume du milieu change d'un individu à l'autre, de l'espace du simple clan à celui de la terre entière, jusqu'à la conscience divine. Tout sujet se fait du champ une idée subjective, mais peut à n'importe quel moment débuter la recherche de l'universel. Dans son aspect générique, l'intelligence façonne des personnes qui se plient aux compromis imposés par leur écologie, et qui vivent dans le prolongement de leur naissance. Mais, pour le chercheur spirituel, l'intelligence invente un autre discours, et fait prévaloir la vie intérieure, pour modifier le moi et l'interprétation de son environnement, ce qui remet en question (en faisant d'une pierre deux coups) aussi bien l'image de soi que celle du milieu, auquel il cesse désormais de se soumettre. L'intelligence solaire transforme les contingences proportionnellement à la transformation intérieure. Elle abandonne le mimétisme. Dans le cadre de l'espèce humaine, l'exercice de ce pouvoir appelle nécessairement une remise en question radicale des liens innombrables qui assujettissent la personne à son milieu et à l'image de sa propre identité.
Le pouvoir évolutif exige l'exploration des différents champs du réel qui tombent peu à peu sous sa juridiction bien avant que des modifications ne s'opèrent, et puisque ce réel est insécable, il n'y a pas à hiérarchiser les démystifications, c'est-à-dire que le moi s'aventure en lui-même autant qu'il s'aventure à déchiffrer le non-moi, et commence à prendre conscience dans un ordre qui lui appartient en propre. En lui, il observe son être naturel et ses désirs, son être social et les rôles à endosser, son être affectif avec les ramifications familiales et les demandes inhérentes à ce champ, il voit également son imaginaire inventer des futurs, ou une voix indicible façonner des souhaits; comme il sent sourdre en lui un besoin de participer d'une manière exhaustive au projet de l'univers, en dépit des incompréhensions du milieu. C'est en général cette phase de tension entre le monde perdu et la virtualité prochaine d'une organisation plus consciente qui rebute les êtres humains et maintient le plus grand nombre dans l'ornière de l'identité culturelle et religieuse.
Trop de valeurs disparates existent pour que nous nous représentions l'humanité comme une espèce automatisée. Les individus diffèrent tant, du criminel du dimanche au mutant supramental, que nous ne pouvons tous les fondre dans le même moule homogène. Il semble donc qu'il y ait dans l'individu quelque chose qui échappe à la nature, et qui soit capable de fixer une valeur — quelle qu'elle soit, à la vie elle-même et de s'y conformer. «Dieu» s'imagine sans cesse dans le cœur et l'esprit de l'homme et se renouvelle. La chasse au bonheur remplace la chasse au gibier. Le modèle de l'homme varie d'une civilisation à l'autre, certaines s'acharnent à vanter la liberté individuelle, l'idéal individuel devient donc hétérogène au sein de la société et finit par menacer sa cohésion, d'autres cultures exigent la conformité stricte à des lois considérées comme imprescriptibles. La substance psychologique est suffisamment élastique pour tolérer de vastes différences de valeurs et de comportements en conservant son homogénéité. L'homme cherche toujours la même trace, celle qui justifierait sa présence et ses propres œuvres.
Chaque spécimen (humain) interprète la coulée de l'esprit en lui.
Il vit avec le ressac de l'Intelligence suprême, qui lui donne le sentiment du moi. Cet écho est tributaire du rivage, de la saison, des vents. Le moi est inféodé à l'arborescence de son origine terrestre, de sa naissance biologique, de tout ce qu'il transporte par la vie, mais le mouvement même du ressac est libre, c'est-à-dire que l'Intelligence suprême anime tout au fond de l'être le sentiment de son identité, et conjugue les verbes que le moi voit se former dans la langue qu'il emploie. Le sujet récupère alors ce travail, persuadé qu'il est le sien, se l'approprie et le fige, mais il n'y participe que rarement, si l'on considère que seul l'accès au soi libère de l'élan de la pensée, qui vole de ses propres ailes, toujours devant le sujet qui se laisse emporter. Le moi est donc un programme aléatoire de perception, à travers la fondation sémantique qui permet à chacun de fantasmer le monde, d'y appliquer des critères afin de le rendre conforme à des attentes subjectives, secondées par le poids des traditions et des coutumes, et la puissance des mémoires culturelle, raciale, et génétique.
Le libre arbitre est une notion fausse, non pas qu'il faille nier une marge de manœuvre dans le traitement des informations par tout être mental, mais parce que cette marge même est d'abord une réaction aux événements plutôt que l'expression de l'identité, ce qui revient à affirmer que la plupart de nos choix sont truqués par le désir et la peur, qui interceptent les enjeux à des niveaux profonds, derrière l'expression sémantique. Sri Aurobindo, dans Savitri, dépeint et rencontre les forces à l'œuvre qui empêchent les résolutions éclairées du mental d'aboutir à des résultats correspondants. Le moi est avant tout une opposition au réel, dès que le bébé comprend qu'il n'est pas sa mère, et que le deux se déploie — le moi et le non-moi, l'intérieur et l'extérieur, le champ de la personne contre le champ de la totalité.
Nous présentons ici la sortie de secours — vu la situation d'urgence — accessible à l'espèce humaine: cesser d'interpréter les choses dans le cadre étroit du mental culturel, s'abandonner au grand Mystère, qui dicte lui-même le chemin du retour en justifiant ses œuvres dans le moi qui se donne à lui.
Pour en finir avec le ressac de l'intelligence coupée de l'océan de la béatitude suprême, le moi prend en charge tous ses mouvements, élimine les boucs-émissaires, admet que tout ce qui lui arrive dépend de lui, et cherche sa propre responsabilité dans les événements mêmes dont il ne semble pas directement l'instigateur. C'est le début de la voie universelle, qui légitime les insatisfactions du sujet prisonnier d'une culture barbare et d'une histoire ignoble. Comme Sri Aurobindo, comme Lao-Tseu et la Gîta le stipulent, le moi et le non-moi peuvent ne faire plus qu'un, à condition de sortir des sentiers battus, de passer de cercle en cercle. Un état fusionnel sans limites peut être atteint, au bout d'une discrimination patiente, qui montre par où et comment le moi et le non-moi différent. Quand cette différence devient insupportable, un cheminement se déploie dans lequel l'expérimentation pure l'emporte sur la finalité du but à atteindre, qui, sans être abandonné ou oublié, est laissé à la discrétion du Divin. Les actes ne sont plus le prolongement d'une ambition personnelle à réussir, mais l'expression d'une aspiration à comprendre et à se relier. Les idées ne sont plus des propriétés personnelles, mais un tourbillon d'hypothèses libres. C'est autour de cette réalité très simple que s'organisent toutes les révélations, les religions et les traditions. De la substitution de la volonté divine à la volonté humaine, du non-agir taoïste au naïshkarma hindou, des envolées lyriques d'un saint Jean de la Croix au blasphème apparent d'un Hallaj ou d'un christ, il n'y a qu'une seule aventure.
Le ressac du moi, la pensée, la bribe de conscience éternelle précipitée dans la vitesse du temps, retrouve la conscience originelle, indistincte en tous, présente en chacun, tout d'abord cachée par les procédures vitales. Plus de murs, de limites ou de barrières. Il ne subsiste que des distinctions. L'Un se présente à visage découvert, tel le Seigneur de tous les êtres. Il est alors impossible de ne pas l'aimer, puisque Il révèle qu'il n'y a que Lui. L'oiseau est le ciel même, la pensée est son propre oubli douloureux dans la séquence répétitive. La matière est son sommeil, la haine sa mémoire du mal, le bien, son souhait du futur. Il révèle par où Il traverse toutes les créatures, souverain, par où elles ne sont toutes que ses innombrables yeux. Il montre qu'Il se déchire Lui-Même pour que le Moi émerge. Plus aucun nom ne Lui convient alors.
Cette aventure commence par la réalisation que l'âge des Ténèbres, qui remonte maintenant la pente vers la lumière, a conservé comme critère spirituel, le silence mental. La fin de la dictature sémantique, de l'interprétation fallacieuse. L'éveil est l'accomplissement: l'opposition discriminative a abouti à la reconnaissance de la Totalité, à la fusion avec elle — à travers une nouvelle conscience, le Soi universel. Les brèches existent, qui permettent à l'homme de devenir conscient de son identité et responsable de son action en découvrant d'autres volontés, d'autres pouvoirs que ceux qui procèdent de la montée évolutive — des énergies virtuelles dont l'ensemble constitue le monde spirituel.
Rien n'oblige le passage.
Le cheminement accepté, le moi s'ouvre vers l'inspiration de l'âme (être psychique), le centre conscient et individuel qui utilise les incarnations pour rejoindre le Divin, vers le Soi (Brahman) — quand l'esprit cesse toute activité et qu'un mélange tranquille d'impressions et de réflexions profondes et lentes animent la perception unifiée.
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